Les nouvelles du concours

*Le 1er prix

 
Pourquoi moi ?
 
 

« J’accroche un tableau sur un mur! » répond Chantal à son mari avec sa voix haut perchée de conservatrice de musée comme il faut, « tu viens m’aider ? »

Eh voilà! On m’enveloppe, on me déballe, on me déplace, on m’accroche...ma dure vie de chef d’œuvre reprend ce soir, avec l’inauguration spéciale VIP de la nouvelle salle réservée aux artistes montants dont Il fait parti. Pour l’occasion : petits fours à profusion, caviar en quantité et champagne à flot au Palais de Tokyo. En toute simplicité bien sûr !

Vingt et une heure déjà et une masse de personnes en fourrures, gantées, chapeautées, et aux senteurs entêtantes se déverse dans la salle étriquée. Le flot hystérique, se soulève à ma vue. Aussitôt les langues se délient, des Oh et des Ah percent dans la brouhaha. Chacun donnant son avis :
_ « Ah Magritte !! Personne ne saurait l’égaler, regardez Bernadette ces nuances de bruns, quelle palette ! »
_ « Oh Jacques, je suis transportée, admirez cette femme, quelle beauté derrière ce visage ravagé ! »
_ « Cette femme ? Voyons ! » s’insurge Lionel « c’est évident c’est un homme ! Regardez Alain cette nudité parfaite, ce corps d’athlète, cette bouche mince, cette mâchoire forte et virile ! »
_ « Enfin ! Cette jeune personne, incarne la rondeur féminine ! » ajoute Jean-Marie.
Que de commentaires contradictoires ! Autant que de personnalités dans cette salle bondée. Et dire qu’Il me hait ! Qu’Il a tant pesté en me donnant naissance et qu’à Ses yeux je suis mort-né.

Lorsque les ventres sont bien pleins et que le champagne commence à monter à la tête, arrive enfin, La critique d’art du moment. Aussitôt les voix s’éteignent, et, après un ou deux crépitement de flash, comme par enchantement…un grand silence s’installe.
Alors, s’élève une voix flûtée, jaillissant d’une large poitrine, faisant naître l’ultime commentaire de la soirée.
« Voyez, mesdames et messieurs, ici, Magritte nous confie son plus prestigieux bijou, fruit de longues heures de labeur acharné provenant d’un géni incommensurable. Admirez cette large palette de bruns reflétant l’humeur sombre de l’artiste. Cet épais trait noir représente à ses yeux la société dans sa course absurde à l’apparence, engluée dans la corruption. Les nuances claires, très minoritaires figurent la part d’espoir subsistant pourtant. Ce personnage inhumain car asexué incarne cependant l’humanité toute entière. »

Voici une heure qu’on fait ma louange, m’idolâtre... Mais ses attentions sont elles méritées?

Ces esprits cherchant cause à tout effet ont été éclairés par la critique, les conversations reprennent alors.

Mais, dans le brouhaha je perçois deux voix...je crois bien les reconnaître, oui c’est ça, se sont celles de mon créateur accompagné de sa fidèle maîtresse !! Elle lui prend le bras, lui susurre quelques mots à l’oreille… Alors, avec un sourire condescend, Il s’approche de moi.

Va-t-il éclairer sa maîtresse sur son chef d’œuvre ? Osera t-il avancer qu’il me chérit ? Ah le fourbe, le perfide, quel traître !!Se jouera-t-il de moi en dupant sa favorite ? Je bous …

Mais avec sa voix mélodieuse il se lance :
« Ecoute Jeannine c’est très simple c’était un beau jour de printemps et j’avais pour désir de créer un tableau lumineux, à l’image de mon humeur. Mais je m’aperçus que je n’avais pas de toile vierge et pour seules teintes qu’un brun desséché, un blanc et un noir. Alors, je blanchit une esquisse de femme et y brossai le portrait d’un homme. Malheureusement, mon coup de pinceau n’obéissant en rien à ma pensée, je créé un homme suffisant au regard douloureux dont les formes féminines transparaissaient. Alors que je prenais du noir le téléphone sonna et sursautant j’en laissai une trace sur le visage. Trouvant ma toile d’une grande laideur je la délaissai. Mais mon galeriste la dénicha et affirma que c’était « un bon produit qui décollerait » alors il le lança. »

Jeannine releva la tête et essuya une larme.

Voici mon histoire : celle d’un ressuscité que l’on adule car personne n’ouvre les yeux et n’est assez lucide pour détacher le peintre de son œuvre.

 
 
Héloïse
 

 

*la nouvelle qui est arrivée en seconde position

La nuit céleste
 

Je mets un tableau sur le mur. La peinture est intacte mais le cadre est abîmé. C’est une représentation de l’empire céleste. J’aime pouvoir toucher ces étoiles peintes avec attention, elles paraissent réelles. Ce chef-d’œuvre, je l’ai découvert en errant dans la grange des voisins. Je n’avais aucun droit de m’y promener mais Marilyne, la voisine, a rejoint sa sœur dans le nord et son époux, Hubert, a été assassiné quelques jours après son départ. Certes, c’est triste pour cette femme, mais d’un autre côté, il me créait des ennuis avec ses récoltes qui envahissaient les miennes. Je ne remercie pas son agresseur mais il faut comprendre que c’était devenu très gênant. Enfin moi, je continue ma vie de petit paysan dans cet endroit perdu entre les champs et les chemins poussiéreux.
La nuit commence à tomber. Je gare mon tracteur dans le hangar gris, celui qui peut fermer à clefs. J’ai travaillé la moitié de mon existence pour posséder cet engin, alors je préfère m’assurer qu’il ne lui arrivera rien. Mes parents m’avaient légué toutes leurs terres mais aucune de leurs machines. J’ai dû investir.
Je range le trousseau dans une des poches de ma salopette. J’aime bien ces vêtements. C’est pratique, il y a plusieurs poches qui peuvent contenir un certain nombre d’objets, des outils par exemple. Si j’ai choisi d’être fermier autant le faire comme il faut.
C’est le début de l’été. Il fait chaud. Je déboutonne le col de ma chemise à carreaux et m’installe à la table de la cuisine. Je coupe une large tranche de saucisson et, avant de la déguster, je retire avec le bout de mon couteau la peau transparente qui la recouvre. J’aime bien prendre le temps qu’il faut pour mes petites habitudes. Je ne mange pas très équilibré, mais je n’ai jamais le temps pour préparer un bon repas. Il faudrait que je trouve la femme qui pourrait me cuisiner de bons petits plats ou qui mettrait un peu de rangement dans la maison. De toute façon, j’ai toujours eu du ventre et je l’assume. Je préfère qu’on m’enterre bien gras qu’avec la peau sur les os.
En parlant de femme, je crois bien que je suis tombé amoureux. Marilyne, la voisine. J’ai malheureusement choisi la femme dont le cœur est déjà pris. Mais elle est désormais veuve. Si je remercie le meurtrier d’Hubert, ce n’est que pour cette raison.
Autrefois, le voisin me répétait sans cesse que ce ne sera pas, arrivé à la quarantaine, qu’il faudra se soucier de mon avenir sentimental. En y repensant, il m’agaçait vraiment celui-là. Et puis, j’ai eu quarante ans la semaine dernière, ce n’est pas cela qui va m’empêcher d’espérer.
J’allume le vieux poste radio posé sur la table. Je ne capte qu’une station, dont le nom m’est inconnu. Je n’apprécie plus vraiment les nouveautés qu’ils passent à l’antenne, les chanteurs hurlent, on ne comprend plus les paroles. Arrivent enfin les infos qui évoquent le meurtre d’Hubert :
« Sur le seuil de sa maison, un vieux paysan a été retrouvé mort par son unique voisin. Ce dernier s’inquiétait de ne pas apercevoir le véhicule de la victime qui, comme tous les soirs, avait l’habitude de le garer dans le hangar qu’ils ont en commun. Les médecins légistes ont affirmé qu’il avait été abattu à coups de marteau. Tout ce que nous pouvons vous dire c’est que, dans la région vendéenne, le tueur au marteau court toujours… »
« Le voisin », ils ont parlé de moi. Je m’y attendais, les policiers ainsi que les médias n’ont cessé de me harceler. D’ailleurs, ils ont rodé pas mal de temps aux alentours. Au début, je pensais qu’ils avaient des soupçons à mon égard, mais quand l’inspecteur chargé de l’enquête m’a certifié que j’avais été retiré des suspects, j’ai été rassuré. Il n’aurait manqué plus que cela.
Un bruit de moteur se fait entendre. J’observe la vieille voiture pénétrer dans la cour. J’ouvre la fenêtre avec soulagement, j’aperçois Marilyne qui me fait un signe de la main. Je sors l’aider à porter ses sacs de courses. Elle me sourit tristement et ouvre la porte d’entrée. Pour me remercier, elle m’invite à dîner. Je pense qu’elle a besoin de réconfort, de se sentir moins seule. Elle me confie les couverts que je m’empresse d’installer sur la table en bois du salon. Pendant qu’elle prépare le repas, je l’observe. Elle me propose d’allumer le téléviseur, mais je lui réponds que nous pourrions parler à la place. Elle hausse les épaules, son parfum m’enivre. J’aime ses petites habitudes comme celles de balayer chaque matin le palier de sa maison ou d’essuyer ses mains pleines de terreau sur son tablier. Tous les soirs, elle s’installe sur son banc en pierre, celui qui se trouve au fond du potager et observe les étoiles. Cette femme me passionne.
Mais depuis la disparition de son mari, rien n’est plus comme avant. Je pourrais lui offrir mon amour, on serait heureux tous les deux.
Pendant que je l’aide à trier les haricots, elle me demande si j’aime les légumes du jardin. Je lui réponds que j’apprécie tout ce qui passe entre ses mains. Elle est mal à l’aise. Je me rattrape en lui expliquant que c’est une excellente cuisinière et qu’elle est capable de tout sur les aliments.
Elle me sourit et baisse les yeux. Je la dévisage. J’admets qu’avec ses cinquante-huit ans, son visage ressemble à une jolie pomme ridée. Je la connais depuis mon adolescence et j’ai grandi en l’observant, c’était une très belle femme.
On s’installe enfin à table pour attaquer l’entrée, c’est délicieux. Puis elle engage la conversation :
« Tu parais amoureux mon p’tit Serge. J’avais oublié que c’était aussi beau le regard d’un homme avec de pareils sentiments. Ne fais pas ton timide va ! Dis-moi donc qui est l’heureuse élue. »
Elle me fixe de ses beaux yeux verts. Je ris d’excitation et décide que le moment est venu de lui dévoiler mes sentiments. Je m’approche pour poser mes lèvres sur les siennes et glisse mes mains dans ses cheveux. A ma grande surprise, elle les retire doucement et secoue la tête :
« _ Ce n’est pas possible mon p’tit Serge, si je m’en serais douté… enfin excuse-moi, vraiment, mais tu comprends que je ne peux pas… »
Elle se lève et débarrasse nos assiettes. Je suis extrêmement blessé.
J’accélère le pas afin de la rejoindre rapidement. On se heurte l’un à l’autre puis elle se justifie :
« _ Moi aussi je t’aime beaucoup, mais pas de la même façon. Si tu veux bien on oublie tout cela. Tu ferais mieux de rentrer te reposer, il se fait tard. »
Elle est hypocrite avec moi, c’est blessant. J’essaie tout de même de la convaincre, elle ne veut rien entendre. Je lui confie que je comprends sa réaction et que je lui laisse un peu plus de temps pour réfléchir. Puis elle hausse la voix en m’expliquant que je ne suis qu’un enfant à ses yeux et que j’ignore le terme de « sentiment amoureux ». Elle sanglote que Hubert était le seul être qui pouvait la rendre heureuse et s’assoie maladroitement sur le tabouret près de la cheminée.

Je ne supporte pas qu’elle refuse tout l’amour que j’ai conservé. Le rythme de ma respiration devient irrégulier, c’est la colère qui m’emporte. Je m’empare du petit marteau qui ne quitte jamais la poche droite de ma salopette. Ma dulcinée se lève précipitamment et essaie de s’enfuir par la porte de derrière. J’avais pris le temps de la fermer, au cas où. Ses cris m’agacent, elle me supplie de la laisser. Tandis que le vent fait claquer les volets mal fermés de la cuisine, elle me hurle qu’elle avait pris la mauvaise décision et qu’elle ne s’en était pas rendue compte sur le moment. Je ressers mes doigts autour du manche du marteau, la transpiration brûle ma peau. J’avance lentement jusqu’à son corps recroquevillé et lui explique qu’elle ne réussira pas à m’amadouer. J’ai abattu Hubert pour elle et je ne reçois en récompense que la mort de mon voisin sur la conscience. Je ne peux pas accepter cette trahison, je suis obligé de recommencer. Après tout, c’est elle qui vient de détruire la chance qui nous était offerte. Je lève le marteau au-dessus de son crâne qu’elle protège de ses mains et frappe, frappe à n’en plus finir…
Au bout d’un temps indéterminé, je range l’arme du crime dans ma poche. Ma salopette est tachée de sang. Le vent s’est apaisé, il ne souffle plus. Une fois dehors, je décide de m’installer sur le banc en pierre de celle que j’aimais. Je garde les yeux fermés. Comme elle le faisait, je lève ma tête en direction du ciel pour contempler l’empire céleste. Tandis qu’un chaud vent d’été effleure mon visage, je tends ma main vers le paradis afin de toucher les astres qui illuminent l’obscurité. J’ouvre enfin les yeux.
Dans le ciel, les étoiles sont introuvables…

 
Audrey Stévant

 

 


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Page imprimée le 06/07/2008 à l'adresse suivante :
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